Dire et ne rien dire / J. Bouveresse

19.06.09

Le langage n’est en fait pas une cage ; mais nous nous y encageons lorsque nous voulons à toute force en sortir. Nous transformons nous-même notre maison en prison en nous frappant obstinément la tête contre les murs, alors que nous pourrions y habiter normalement.

Dire et ne rien dire, J. Bouveresse

Différence et répétition / Gilles Deleuze / Intro

14.06.09

Répeter, c’est se comporter, mais par rapport à quelque chose d’unique ou de singulier, qui n’a pas de semblable ou d’équivalent. Et peut-être cette répétition comme conduite externe fait-elle écho pour son compte à une vibration plus secrète, à une répétition intérieure et plus profonde dans le singulier qui l’anime. La fête n’a pas d’autre paradoxe apparent : répéter un « irrecommençable ». Non pas ajouter une seconde et une troisième fois à la première, mais porter la première fois à la « nième » puissance. Sous ce rappport de la puissance, la répétition se renverse en s’intériorisant ; comme dit Péguy, ce n’est pas la fête de la Fédération qui commémore ou représente la prise de la Bastille, c’est la prise de la Bastille qui fête et qui répète à l’avance toutes les Fédérations ; ou c’est le premier nymphéa de Monet qui répète tous les autres. On oppose donc la généralité, comme une généralité du particulier, et la répétition comme universalité du singulier. On répète une oeuvre d’art comme singularité sans concept, et ce n’est pas par hasard qu’un poème doit être appris par coeur. La tête est l’organe des échanges, mais le coeur, l’organe amoureux de la répétition. (Il est vrai que la répétition concerne aussi la tête, mais précisément parce qu’elle en est la terreur ou le paradoxe.) Pius Servien distinguait le symbole d’égalité, et où chaque terme peut être remplacé par d’autres ; le langage lyrique, dont chaque terme, irremplaçable, ne peut être que répété. On peut toujours « représenter » la répétition comme une ressemblance extrême ou une équivalence parfaite. Mais, qu’on passe par degrés d’une chose à un autre n’empêche pas une différence de nature entre les deux choses.

(…)

Si la répétition est possible, elle est du miracle plutôt que de la loi. Elle est contre la loi : contre la forme semblable et le contenu équivalent de la loi. Si la répétition peut être trouvée, même dans la nature, c’est au nom d’une puissance qui s’affirme contre la loi, qui travaille sous les lois, peut-être supérieure aux lois. Si la répétition existe, elle exprime à la fois une singularité contre le général, une universalité contre le particulier, un remarquable contre l’ordinaire, une instantanéité contre la variation, une éternité contre la permanence. A tous égards, la répétition, c’est la transgression. Elle met en question la loi, elle en dénonce le caractère nominal ou général, au profit d’une réalité plus profonde et plus artiste.

Différence et répétition, Gilles Deleuze

Avec l’ami Gilles, j’avais jusque là essentiellement un rapport du type “je suis venu, j’ai lu, je suis pas revenu”. Cependant “Différence et répétition” me faisait les yeux doux parce que c’est devenu un thème central de la réflexion que l’on peut avoir en travaillant sur les patterns et la modélisation. Je l’ai feuilleté en vitesse et je reprend du temps pour aller plus calmement et en profondeur dans ce qui sonne déjà comme un de ces livres vers lesquels on fait un incessant retour (et me changera un peu de Wittgenstein et Goodman pour le coup).

Test Drive / Avital Ronell / p.131

11.06.09

Il y a plusieurs manières d’expérimenter, d’éprouver, de tester: chacune représente un dilemne quand à la nature secrète et cachée de la vérité. Parfois, en approchant l’horizon herméneutique des choses, l’expérience, l’épreuve, le test implique une forme de compréhension. Il est probable, même s’il faudra le vérifier, que la torture, l’esclavage, le zèle parricide, la surcharge épistémologique aient été sublimés dans des actes performatifs comme la prestation de servment, le jurement, l’accord contractuel – autant de rejetons historiques de l’obsession de l’épreuve. Il reste à examiner, cependant, si ces scènes sublimées de torture ont laissé des traces dans la manières dont nous agençons nos pratiques et nos institutions par rapport à la vérité – en se rappelant que le mot question, en français, signifie également torture. Que notre rapport à la pensée dépende du fait de poser des questions — et de la façon de le faire (Die Frage nach dem Sein, Was heisst denken ?) — signifie que le questionnement lui-même doit être soumis à la question. La généalogie de la question, issue de la torture et de l’épreuve, exige d’approfondir la question.

Test Drive. La passion de l’épreuve, Avital Ronell, p. 131

J’avoue que j’ai choisi cet extrait moins pour sa profondeur que pour donner un aperçu de la langue d’Avitall Ronell et sa capacité à articuler des questions transversales d’une façon à la fois inquiétante et élégante.

Top 5 : P. Glass + Paris + Bike

10.06.09

La musique parfaite pour faire du vélo est sans doute une question très personnelle. En ce qui me concerne, je ne supporte pas trop les chansons (contrairement aux promenades à pied) qui me donnent vraiment trop l’impression d’être dans une unité de sens lié aux paroles. Philip Glass et son instrumentalité sont pour l’instant le meilleur moyen de profiter de la ville et de son ambiance tout en savourant cette impression de glissement que l’on a parfois dans la ville.

  1. The Photographer
  2. Metamorphosis
  3. Dancepieces
  4. “Low” Symphony
  5. Einstein on the beach

Les 3 moments kitsch où profiter de cette playlist

  • Le matin en allant au travail et qu’il y a un petit vent frais (faire attention à l’entrée dans la circulation)
  • Le soir un peu moite pour aller voir ses potes à l’autre bout de paris (se méfier des alentours de Gare de Lyon)
  • La nuit sous la pluie parce qu’il y a des amitiés qui sont comme ça (juste bien se changer pour ne pas attraper la crève)

Les 3 fiches à préparer si vous avez les mêmes amis que moi

  • WTF Ircam : 40 ans de Pierre Boulez ?
  • Steve Reich > Philip Glass ?
  • Pour ou contre une mort débile mais jeune et en musique.

La logique de la découverte scientifique / Karl Popper

01.06.09

Le vieil idéal scientifique de l’ épistémè, l’idéal d’une connaissance absolument certaine et démontrable, s’est révélé être une idole. L’exigence d’objectivité scientifique rend inévitable que tout énoncé scientifique reste nécessairement et à jamais donné à titre d’essai. En effet un énoncé peut être corroboré, mais toute corroboration est relative à d’autres énoncés qui sont eux aussi proposés à titre d’essai. Ce n’est que dans nos expériences subjectives de conviction, dans notre confiance personnelle, que nous pouvons être absolument certains.

Avec l’idole de la certitude (qui inclut celle de la certitude imparfaite ou de probabilité) tombe l’une des défenses de l’obscurantisme, lequel met un obstacle sur la voie du progrès scientifique. Car l’hommage rendu à cette idole non seulement réprime l’audace de nos questions, mais en outre compromet la rigueur et l’honnêteté de nos tests. La conception érronée de la science se révèle dans la soif d’exactitude. Car ce qui fait l’homme de science, ce n’est pas la possession de connaissances, d’irréfutables vérités, mais la quête obstinée et audacieusement critique de la vérité …

La science ne poursuit jamais l’objectif illusoire de rendre ses réponses définitives ou même probables. Elle s’achemine plutôt vers le but infini encore qu’accessible de toujours découvrir des problèmes nouveaux, plus profonds et plus généraux, et de soumettre ses réponses toujours provisoires, à des tests toujours renouvelés et toujours affinés.

La logique de la découverte scientifique, Karl Popper

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