Il y a des livres qu'on devrait feuilleter avant de les acheter et ne pas seulement se fier au titre et à la quatrième de couverture sauf si on cache un passé de sniper de la déconstruction. J'ai donc lu en entier "La logique des passions" de R. Gori (en deux fois parce que c'était quand même assez lourdingue).
"Comment rendre intelligibles les états passionnels a priori irrationnels ?" [Quatrième de couverture] La méthode utilisée par Gori pour répondre à cette question est de puiser dans son expérience de psychanalyste et de psychopathologiste. Il faut comprendre par cela à grand renfort d'histoire de la psychanalyse. Les deux grands axes discursifs sont donc théoriques (Freud et surtout Lacan — parcours amour-haine-oubli) et historique (le rapport problématique analyste/analysant(e) chez Ferenczi et Jung. The Soul Keeper, sorti en 2002, est le dernier film en date traitant de la relation entre Carl G. Jung et Sabina Spielrein). A moins donc de parler le dialecte autochtone le texte devient très vite crypté, ce qui peut parfois être drôle, et la logique pas très compréhensible. La réponse de Gori a la question "Y a-t-il une logique des passions amoureuses ?" [Quatrième de couverture] est donc positive et sa solution est le langage des psychanalystes. Logique curieuse qui fait que la meilleure voie pour comprendre la "rationalité" des passions est de prendre le cas du rapport analyste/analysant-e.
Cela pose, en fait, l'éternel problème de savoir si il faut être César pour comprendre César. Dans ce cas manifestement, la réponse est non mais aucune aide n'est donnée pour rendre cette réponse effective. Si "l'étude de l'état passionnel par la psychanalyse permet de saisir l'essence de l'amour fou ou le sens des déchirures que s'infligent les amants, ou encore la détresse de l'homme éconduit" [Quatrième de couverture, l'emphase est un rajout], est-ce qu'il faut aussi en parler par la psychanalyse et uniquement dans son langage ?
L'ouvrage fournit pourtant des pistes intéressantes quand il ne donne pas l'impression de ne faire que répondre aux questions sur le mode "Ce que les théories de Freud et Lacan aurait dit de la passion amoureuse" saupoudré de quelques cas qui font plus figure d'exemple à la théorie (sans vraiment expliquer le rapport entre les deux) plutôt que comme matériaux empiriques. Car il est clair que l'approche par le langage mène Gori sur une "réflexion inédite". L'un des symptômes de la passion (qui n'est apparemment qu'amoureuse chez Gori) est analogue au fétichisme. La passion se reflète par une paranoïa du langage, un repli pathologique dans une "quête effrénée des indices et des signes d'une trahison ou d'un aveu" [p. 212]. C'est dans et par le langage que la passion s'exprime ou plus précisément dans le décalage entre le langage conscient et le monde possible du "moment même où le savoir inconscient s'impose comme incontournable, affirme massivement son existence et son irréductibilité" [p. 224]. De cette configuration, la souffrance dû à la passion est comparable à celle de l'érotomane qui "témoigne en martyr de cette distinction du dit et du dire" [p. 252]. Il faut tout se dire pour tout savoir et ne jamais renoncer aux soupçons que chez l'autre se cache une poussée indicible, un état inavouable qu'il faut par tous les moyens découvrir. Dans l'infrastructure psychologique décrite par la théorie freudo-lacanienne, la passion trouve sa résolution dans la perte (l'enfant mort-né) de l'illusion qui coïncide possiblement avec la découverte du réel ou autrement dans la folie.
Une fois décrypté, on commence à mieux comprendre la logique psychanalytique des passions mais je trouve que la narration est un peu lourde à telle point que je me suis demandé si il n'aurait pas fallu le "aussi" par un "surtout" ou "que" quand l'ouvrage "éclaire aussi le fétichisme particulier lié à la relation passionnelle" [Quatrième de couverture, emphase par bibi]. Comme le laissait entendre la mise au pluriel du mot "passion" dans le titre, on aurait pu s'attendre à une ouverture sur la pluralité des passions et de ses modes de compréhension plutôt que de se focaliser sur un seul type de passion décrit selon un schéma très (trop ?) détaillé mais unique.