Magie d'un mort ·
Ce caractère du cinéma, qui s'oppose si nettement à celui du théâtre, il est encore plus instructif de le confronter à celui de la peinture. Il faut ici nous demander quel est le rapport entre l'opérateur et le peintre. Pour répondre, qu'on nous permette de recourir à une comparaison éclairante, tirée de l'idée même d'opération telle qu'on l'emploie en chirurgie. Le chirurgien représente l'un des pôles d'un univers dont l'autre pôle est occupé par le mage. L'attitude du mage, qui guérit un malade par l'imposition des mains, diffère de celle du chirurgien qui pratique sur lui une intervention. Le mage maintient la distance naturelle entre lui et le patient; plus précisément, s'il ne la diminue que très peu — par l'imposition des mains —, il l'augmente beaucoup — par son autorité. Le chirurgien au contraire, la diminue considérablement — parce qu'il intervient à l'intérieur du malade,— mais il ne l'augmente que peu — grâce à la prudence avec laquelle sa main se meut parmi les organes du patient. En un mot, à la différence du mage (dont il reste quelque trace chez le médecin), le chirurgien à l'instant décisif, renonce à s'installer en face du malade dans une relation d'homme à homme; c'est plutôt opérativement qu'il pénètre en lui. — Entre le peintre et le cameraman nous retrouvons le même rapport qu'entre le mage et le chirurgien. Le peintre observe, en peignant, une distance naturelle entre la réalité donnée et lui-même, le cameraman pénètre en profondeur dans la trame même du donné. Les images qu'ils obtiennent l'un et l'autre diffèrent à un point extraordinaire. Celle du peintre est globale, celle du cameraman se morcelle en un grand nombre de parties qui se recomposent en une loi nouvelle. Pour l'homme d'aujourd'hui l'image du réel que fournit le cinéma est incomparablement plus significative, car, si elle atteint à cet aspect des choses qui échappe à tout appareil et que l'homme est en droit d'attendre de l'œuvre d'art, elle n'y réussit justement que parce qu'elle use d'appareils pour pénétrer, de la façon la plus intensive, au cœur même de ce réel. Walter Benjamin, L'œuvre d'art à l'ère de sa reproductibilité (1939), p. 299-300.
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