(32) Contributions à la guerre en cours / Tiqqun

07.02.10

32. (…)

Glose : On reconnaît les fragiles constructions du pouvoir à leur prétention sans cesse renouvelée d’établir comme évidences des fictions. Au cours des Temps Modernes, l’une d’entre ces fictions semble poser le décor de toutes les autres : celles d’une neutralité centrale. La Raison, l’Argent, la Justice, la Science, l’Homme, la Civilisation ou la Culture : partout le même mouvement fantasmagorique : poser l’existence d’une centre, et que ce centre serait neutre, éthiquement. L’État donc, comme condition historique d’épanouissement de ces mièvreries.

Contributions à la guerre en cours (Introduction à la guerre civile), Tiqqun

(13) Contributions à la guerre en cours / Tiqqun

02.02.10

13. Lorsque deux corps affectés, en un certain lieu, à un certain moment, par la même forme-de-vie viennent à se rencontrer, ils font l’expérience d’un pacte objectif, antérieur à toute décision. C’est expérience est l’expérience de la communauté.

(…)

A l’heure où « la société » elle-même n’est plus qu’une hypothèse, et pas des plus plausibles, prétendre la défendre contre le fascisme latent de toute communauté est un exercice de style trempé de mauvaise foi. Car qui, aujourd’hui, se réclame encore de « la société » sinon les citoyens de l’Empire, ceux qui font bloc , ou plutôt ceux qui font grappe contre l’évidence de son implosion définitive, contre l’évidence ontologique de la guerre civile ?

Contributions à la guerre en cours (Introduction à la guerre civile), Tiqqun

Le sermon du Tengu

26.01.10

L’apprentissage du Savoir et l’art du sabre sont en tous points identiques. La personne exempte de désir qui fait simplement usage de tout ce qu’elle a n’offrira pas d’ouverture à l’attaque. Il vous sera également impossible de la vaincre par la force. Vous ne pourrez pas l’ébranler par le désir ni la tromper par la ruse. Fort de cette pensée, je me garde en permanence sous contrôle, pour autant, je suis toujours incapable de me débarrasser de mes passions ordinaires. Je me garde simplement de boire trop de cette eau bouillonnante. Je me compte toujours parmi les rangs des démons, mais peut-être qu’un jour je pourrais pénétrer le monde des hommes et m’éveiller à la Voie.

Le sermon du Tengu, Issai Chozanshi

It’s not how good you are, it’s how good you want to be – Paul Arden

17.12.09

There is a little demand in the commercial world for excellence. There is a much, much bigger demand for mediocrity.

The truth is, I’m glad this way.

Imagine a world where all clients wer ewonderful, where we could produce whatever we felt like with no restrictions, with everybody having freedom to produce all their fantasies unfettered by tedious clients.

What would we do?

We would react against it, saying, ‘isn’t this boring. How can we be dull? Let’s do it badly, let’s make it ugly, and let’s make it really cheaply.’

That’s the nature of the creative person. All creative people need something to rebel against, it’s what gives their lives excitement, and it’s creative people who make the clients’ lives exciting.

Why do we strive for excellence when mediocrity is required ?, Paul Arden

Le socialisme allemand, Karl Marx

15.11.09

La robe tissée de toile d’araignée spéculative, brodée des fines fleurs de la rhétorique, trempée dans la rosée sentimentale des ivresses d’amour dans laquelle les socialistes allemand enveloppèrent leurs squelettiques « vérités éternelles », ne fit qu’augmenter l’écoulement de leur marchadise parmi ce public.

De son côté, le socialisme allemand reconnu de mieux en mieux sa vocation : représenter glorieusement tous ces philistins petits-bourgeois.

Il proclama la nation allemand nation modèle, et le philistin allemand homme modèle. À toutes les vilenies de ce modèle, il attribua un sens caché, supérieur, socialiste, qui leur faisait signifier le contraire de ce qu’elles étaient. Il alla, dernière conséquence, jusqu’à s’attaquer carrément à la tendance « brutale et destructive » du communisme et à claironner son objectivité sublime, qui l’élevait au-dessus de toutes les mêlées de classes. Toutes les publications socialistes et communistes qui circulent en Allemagne appartiennent, à de rares exceptions près, à la sphère de cette littérature malpropre et dévirilisante.

Le manifeste communiste, le socialisme allemand, Karl Marx

Il faut reconnaître qu’au-delà de la dimension politique et mobilisante, le texte de Marx a une valeur littéraire disons très hip-hop.

Asiles pour sans abris / Minima Moralia / T. Adorno

16.09.09

Ce qu’il en est à présent de la vie privée, l’espace où elle a lieu le montre bien. À vrai dire, il est devenu tout à faire impossible d’habiter. Les demeures traditionnelles, où nous avons grandi, ont maintenant quelque chose d’insupportable : chaque élément du confort que nous y trouvons s’achète au prix d’une trahison de nos exigences intellectuelles et chaque trace d’un rassurant bien-être en sacrifiant à cette communauté d’intérêts étouffante qu’est la famille. L’architecture fonctionnelle, qui a fait table rase de tout superflu, ne produit que des étuis pour béotiens confectionnés par des experts, ou bien des usines égarées dans la sphère de la consommation, qui n’ont pas la moindre relation avec ceux qui les habitent : de tels logements sont une gifle donnée à la nostalgie d’une existence indépendante, qui de toute façon n’existe plus. L’homme moderne souhaite dormir près du sol comme un animal, c’est ce qu’affirmait avant Hitler un magazine allemand avec un masochisme prophétique, supprimant ainsi la frontière entre la veille et le rêve en même temps que le lit lui-même. Lourds de sommeil, les gens sont disponibles à tout moment et prêts à tout sans résistance, à la fois alertes et inconscients. Celui qui se contente d’accumuler chez lui les éléments disparates d’un mobilier de style authentique procède, de son vivant, à son propre embaumement. Celui qui veut échapper aux responsabilités du logement en prenant une chambre à l’hôtel ou un appartement meublé est un malin pour qui, en quelque sorte, les conditions qu’impose l’émigration deviennent la règle. Comme toujours, c’est pour ceux qui n’ont pas le choix que la situation est la plus difficile. Ils habitent sinon dans des bidonvilles, du moins dans des bungalows mais, demain déjà, ils coucheront peut-être dans des cabanes de jardinier, dans des caravanes ou dans leurs voitures, sous la tente ou à la belle étoile. Le temps de la maison est passé. Les destructions infligées aux villes européennes, exactement comme les camps de travail et les camps de concentration, ne font qu’exécuter ce que l’évolution immanente de la technique a décidé depuis longtemps quant à l’avenir des maisons. Ces dernières n’ont plus qu’à être jetées comme de vieilles boîtes de conserve. La possibilité d’habiter est anéantie par celle de la société socialiste, qui, en tant que possibilité manquée, est devenue le mal rampant de la société bourgeoise. Aucun individu ne peut rien faire contre. Déjà quand il se préoccupe de décoration intérieure et conçoit son propre mobilier, il se rapproche d’un goût d’inspiration « arts déco », un peu comme un bibliophile, même s’il est contre les « arts décoratifs ». Avec le recule, la différence Bauhaus et Wiener Werkstätte n’est plus si marquante. Entre-temps, la ligne des formes purements utilitaires est devenue autonome et s’est affranchie de sa vocation fonctionnelle pour devenir ornementale, tout comme les formes typiques du cubisme. La meilleure attitude par rapport à tout cela semble être encore une attitude suspensive, qui ne s’engage à rien : mener sa vie privée aussi longtemps que le type de société dans laquelle nous vivons et nos besoins personnels ne permettent pas de vivre autrement, mais ne pas la compromettre en attendant d’elle qu’elle puisse être encore la réalisation adéquate de l’individu dans sa vraie dimension sociale. « Il fait même partie de mon bonheur de ne pas être propriétaire », écrivait Nietzsche dans le Gai Savoir. Il faudrait ajouter maintenant qu’il fait aussi partie de la morale de ne pas habiter chez soi. Voilà qui témoigne du rapport difficile que l’individu entretient avec ce qu’il possède, pour autant qu’il possède encore quelque chose. Tout l’art ne serait qu’à faire connaître en pleine évidence que, d’une part, la propriété privée n’appartient plus à personne, au sens où la masse des biens de consommation est devenue potentiellement si abondante qu’aucun individu n’a plus le droit de se cramponner au principe de leur limitation mais que, d’autre part, il faut cependant posséder quelque chose si l’on ne veut pas tomber dans la dépendance et la nécessité qui profitent au maintien aveugle des rapports de propriété. Mais dans ce paradoxe, la thèse conduit à la destruction, à l’indifférence et au mépris des choses, ce qui se retourne nécessairement contre l’homme lui-même ; et l’antithèse est déjà, dans l’instant même où on la formule, une idéologie à la disposition de ceux qui, en toute mauvaise conscience, veulent garder ce qui est à eux. Il ne peut y avoir de vraie vie dans un monde qui ne l’est pas.

Asiles pour sans abris, Minimal Miralia, Théodor Adorno

Bulles / Peter Sloterdijk #2

17.07.09

Pour toute l’histoire ancienne de la visagéité humaine, on peut affirmer que les hommes n’ont pas leur visage pour eux-mêmes, mais pour les autres. Le mot grec pour désigner le visage humain, prosopon, est celui qui exprime le plus clairement cet état de fait : il désigne ce que l’on apporte à la vision des autres ; un visage ne se présente d’abord qu’au regard de l’autre ; mais en tant que visage humain, il a simultanément la capacité de rencontrer ce qui est vu par sa propre vision en retour — et celui-ci, bien-sûr, dans un premier temps, ne se voit pas soi-même, mais voit exclusivement, pour sa part, le visage de son vis-à-vis. L’imbrication réciproque de la vue et de la contrevue est donc totalement ancrée dans le visage, mais on n’y trouve rien qui indique une tournure autoréflexive. Si l’ont fait abstraction des reflets précaires sur la surface de l’eau immobile, qui ont toujours été possibles, la rencontre des visages humains par eux-mêmes, à travers les image dans le miroir, constitue un ajout très tardif à la réalité interfaciale primaire. Ce serait cependant exiger l’inconcevable des hommes du XXe siècle, qui ont tapissé leurs appartements de miroirs, que de leur demander de prendre conscience de ce que signifie le fait que, jusqu’à une période récente, la quasi-totalité de l’espèce humaine était composée d’individus qui , de toute leur vie, n’ont jamais pu voir leur visage, sauf dans des situations d’exception, caractérisées par une extrême rareté. Les premiers miroirs sont typiquement des outils du début de l’ère des axes ; jsuque dans les temps modernes, ils demeurent des objets entourés de mystère entre les mains d’une petit nombre de privilégiés ; ils font aussi bientôt partie de l’inventaire physique et métaphorique de ceux qui parlaient du bien rare que constitue la connaissance de soi.

Cet extrait n’est pas vraiment représentatif du style et de la rhétorique de Sloterdijk beaucoup plus centrés sur le rapport entre la construction historique de l’homme et les textes philosophiques de ceux qui ont essayé de détaillés les rapports humains et le fondement de l’interaction sociale. Cependant, il y a ces moments discursifs où Sloterdijk arrive à effectuer une synthèse et clarifier de façon fulgurante en posant comme une évidence le rapport entre un présupposé anthropologique, sa profondeur au regard de l’évolution de l’espèce et la briéveté relative de notre conception actuelle du monde. Ce sont autant ces éclairs que les argumentations patientes qui font tout l’attrait et l’accessibilité d’une pensée prend du temps à lire et à méditer sans pour autant s’essouffler et le lecteur au passage.

Bulles / Peter Sloterdijk #1

05.07.09

Du point de vue clinique, et pas seulement chez les religieuses, l’hystérie est la capacité à somatiser les expressions du langage ; dans une perspective philosophique, on pourrait dire que les hystériques sont des individus qui attendent, pour venir au monde, l’instant où ils peuvent sortir avec des jeux de langage surchauffés ; leur mode d’existence, c’est tout simplement la névrose métaphysique. Les hystériques, presque sans intermède ou après une longue phase de latence dans l’inaperçu, passent de l’utérus dans la maison du langage — ou dans la halle aux sons et aux grandes attitudes sonores. Dans le langage et le geste, ils veulent dépasser et effacer leur perdition pré-linguistique, le traumatisme de l’infans. De là peut-être leur capacité à pousser jusqu’à l’incandescence les expressions verbales dans leur propre corps. Or la figure linguistique qui allait devenir chez Catherine figure corporelle était une prière extrêment chargée de présupposés théologiques, où elle réclamait d’être vidée de ce qu’elle avait de personnel : d’une manière tout à fait conventionnelle, mais aussi avec une individualité émue, la jeune Siennoise avait demandé à son Seigneur de prendre tout ce qui lui appartenait en propre, dans son être intime. Elle réclamait , conformément aux très anciens jeux de langage de l’ascèse néoplatonicienne et monastique, de la défaire pratiquement de ses propres entrailles pour devenir vide, au sens physique et psychologique. Sa prière revient à désirer être vidée de toute réalité qui ne soit pas symbiose réussie. Depuis toujours, la mystique veut déblayer la zone intime et très remplie du soi, dont les contenus apaisent certes la faim hystérique, mais ne peuvent jamais la satisfaire. Le don de Catherine a donc pour sens de créer en elle un vide qui doit donner à l’Epoux mystique l’occasion de pratiquer une invasion plus profonde.

Bulles (p. 24), Peter Sloterdijk

En commencant Bulles, j’avais quelques appréhensions vis-à-vis de la promesse d’une relecture touchée par l’imagerie chrétienne. N’ayant ni eu une éducation, ni un background ancrés précisement dans cette culture, il est souvent facile de passer à côté de détails ou de subtilités liées à des métaphores ou des signes spéciaux. Bulles échappe à ce piège malgré l’omni-présence de la sémiologie chrétienne.

Je me suis souvent posé des questions sur ces embrasements métaphysiques qui arrivent à certains moments où l’incorporation se fait dans des états de tension rare. Comment l’esprit arrive-t-il à déformer toute la réalité au nom de quelques formes et où signes (la bulle, le re-voir, le pré-sentiment, etc) ? Autant les Fragments d’un discours amoureux de Barthes peuvent fournir un lexique, un vocabulaire, un système, Bulles propose une très forte ontologie de l’intime qui nous évitera peut être de s’éviter des explorations logorrhéiques.

Dire et ne rien dire / J. Bouveresse

19.06.09

Le langage n’est en fait pas une cage ; mais nous nous y encageons lorsque nous voulons à toute force en sortir. Nous transformons nous-même notre maison en prison en nous frappant obstinément la tête contre les murs, alors que nous pourrions y habiter normalement.

Dire et ne rien dire, J. Bouveresse

Différence et répétition / Gilles Deleuze / Intro

14.06.09

Répeter, c’est se comporter, mais par rapport à quelque chose d’unique ou de singulier, qui n’a pas de semblable ou d’équivalent. Et peut-être cette répétition comme conduite externe fait-elle écho pour son compte à une vibration plus secrète, à une répétition intérieure et plus profonde dans le singulier qui l’anime. La fête n’a pas d’autre paradoxe apparent : répéter un « irrecommençable ». Non pas ajouter une seconde et une troisième fois à la première, mais porter la première fois à la « nième » puissance. Sous ce rappport de la puissance, la répétition se renverse en s’intériorisant ; comme dit Péguy, ce n’est pas la fête de la Fédération qui commémore ou représente la prise de la Bastille, c’est la prise de la Bastille qui fête et qui répète à l’avance toutes les Fédérations ; ou c’est le premier nymphéa de Monet qui répète tous les autres. On oppose donc la généralité, comme une généralité du particulier, et la répétition comme universalité du singulier. On répète une oeuvre d’art comme singularité sans concept, et ce n’est pas par hasard qu’un poème doit être appris par coeur. La tête est l’organe des échanges, mais le coeur, l’organe amoureux de la répétition. (Il est vrai que la répétition concerne aussi la tête, mais précisément parce qu’elle en est la terreur ou le paradoxe.) Pius Servien distinguait le symbole d’égalité, et où chaque terme peut être remplacé par d’autres ; le langage lyrique, dont chaque terme, irremplaçable, ne peut être que répété. On peut toujours « représenter » la répétition comme une ressemblance extrême ou une équivalence parfaite. Mais, qu’on passe par degrés d’une chose à un autre n’empêche pas une différence de nature entre les deux choses.

(…)

Si la répétition est possible, elle est du miracle plutôt que de la loi. Elle est contre la loi : contre la forme semblable et le contenu équivalent de la loi. Si la répétition peut être trouvée, même dans la nature, c’est au nom d’une puissance qui s’affirme contre la loi, qui travaille sous les lois, peut-être supérieure aux lois. Si la répétition existe, elle exprime à la fois une singularité contre le général, une universalité contre le particulier, un remarquable contre l’ordinaire, une instantanéité contre la variation, une éternité contre la permanence. A tous égards, la répétition, c’est la transgression. Elle met en question la loi, elle en dénonce le caractère nominal ou général, au profit d’une réalité plus profonde et plus artiste.

Différence et répétition, Gilles Deleuze

Avec l’ami Gilles, j’avais jusque là essentiellement un rapport du type “je suis venu, j’ai lu, je suis pas revenu”. Cependant “Différence et répétition” me faisait les yeux doux parce que c’est devenu un thème central de la réflexion que l’on peut avoir en travaillant sur les patterns et la modélisation. Je l’ai feuilleté en vitesse et je reprend du temps pour aller plus calmement et en profondeur dans ce qui sonne déjà comme un de ces livres vers lesquels on fait un incessant retour (et me changera un peu de Wittgenstein et Goodman pour le coup).

© T-K Duong / 2064 B.C - 3589 A.C / An=b.log(n) [† 2002-2004] + a.a.a [† 2004-2007] + web*somathic [† 2003-2007] + JDR [2006- ?]