Funktionide

15.10.09

Janine Benyus: Biomimicry in action

06.08.09

Une conférence très intéressante (une sorte de récurrence sur TED mais je pense que je l’ai assez répété) à propos des nouvelles stratégies de design basées sur les mécanismes et principes fournis par la Nature pour résoudre des problèmes. Le principe n’est pas nouveau mais il ne cesse de gagner du terrain dans sa systématisation. J’aime particulièrement son introduction et la démarche derrière Ask Nature.

La morale de l’histoire

23.03.09

C’est bête, je ne pensais pas que cela me viendrait un jour à l’esprit mais au final, il faut l’avouer : j’ai une morale.

Après des années à avoir été intraitable et m’embrouiller avec ceux qui restaient parce que je pensais sincèrement que dans le monde des affaires humaines rien d’autres que les considérations individuelles ne justifiaient l’action collective. Il n’y a pas d’échelle supérieure nous imposant des actes de conduite. L’humanité est notre échelle pas quelque chose qui nous dépasse. A partir de cela, la morale ne compte pas, seule l’éthique a une vague importance comme apprentissage individuel de la conscience, la responsabilité, etc. Ce que je voulais dire par là est qu’il ne sert à rien de s’incliner face à quelqu’un pour trouver la sagesse ou bien comment vivre l’ordinaire, quelque soit la couleur ou l’apparence du clergé, la morale en tant que solution extérieur, intemporelle et immuable n’existe pas : la seule réponse à l’équation réunissant toutes les inconnus est l’individu qui est en son centre. Cela est loin d’excuser un égoïsme forcené, cela explique seulement qu’il ne sert à rien de se reposer autre chose que soit même pour justifier ses actes, ses choix et ses erreurs. Des plus banales aux plus risqués. L’inertie de l’ordinaire et le poids des traditions existent mais ce ne sont générales que des excuses pour rester enfermé et immobile. Petits coins de chaleur bien confortable, c’est toujours détestable quand quelqu’un s’en pare pour justifier un acte, pourquoi avouer ses propres faiblesses quand l’on peut accuser la lourdeur du monde. Le beau n’est que cette instance qui permet à quelqu’un de justifier une production par l’accord ou le petit plaisir sensoriel qu’il peut accorder par son adéquation à un code qui ne soucie guère de savoir si cela est bien.

Pourtant, au centre, il y a ces accumulations de patterns et d’habitudes qui construisent notre actualisation quotidienne. Comme dirait Christopher Alexander, il y a des patterns qui rendent les choses reliés vivantes et d’autres qui les mortifies. Si les envolées de Loos sur l’ornement peuvent laisser rêveur et faire sourire, les considérations de Kenya Hara dans “Designing Design” à propos de la philosophie derrière Muji, elles ne m’ont pas lâché depuis et je me demande si ce n’est pas cela qui m’a motivé à retourner du côté de la conception. C’est ici que le point est blessant. Depuis plusieurs mois, j’ai l’impression de vivre dans un monde où résonne ce besoin de simplicité par la maîtrise de la complexité par le perfectionnement des outils humains. Pour le bien commun, il est nécessaire que les personnes capables de prendre de décisions sur la production et la massification des objets qu’ils soient virtuels ou matériels aient en tête que quelque soit la popularité, tout cela a une incidence sur la mentalité globale et l’image forgée à travers la multitude de petites productions qui ne changeront rien individuellement mais seulement quand elles s’inscrivent dans une globalité. L’écologie du numérique permet de mettre de côté les questions du gâchis mais en aucun cas elle ne permet d’esquiver la question de l’utilité, du superflu, de la conformation et de l’inscription de notre monde à des éventualités indésirables.

C’est devenu quelque chose de semblable à une quête, une sorte de mission à laquelle répond de plus en plus de personnes et de questions dans le milieu. Si la rhétorique et la philosophie cynique m’avait laissé dans un état de blasement où l’incertitude était l’état de base de la poursuite de la vérité, la congruence entre Buckminster-Fuller, Sterling et Hara me donne une certitude qui se retrouve souvent mise à l’épreuve. Pourtant sans cet espoir et ce fragment de visibilité sur l’avenir, je ne douterais, je ne ferais qu’exécuter et cette impression qu’il y a en jeu autre chose qu’un jugement esthétique, que la participation à un mouvement artistique rend certaines attitudes moins souples. Cette sensation de rigidité et de tension, je suis très heureux de la ressentir car elle me permet de ressentir un sentiment de justesse et de nécessité. Cette morale basée sur la disparition de l’ornement, du superflu, de l’artifice et donc de l’apparence ne m’apporte ainsi réconfort, elle ne fait que me plonger dans cet état où l’on part déjà perdant contre une certitude afin de l’amener dans le plus de variations possibles et de la voir peut être un jour montrer ses limites.

Et comme il y en a au fond de la salle qui commencent à soupirer de me voir faire l’apologie encore une fois de la rigueur formelle (Muji, muji, muji), une petite vidéo de Dieter Rams, grand contributeur du design de chez Braun.

Spimes 50%

28.02.09

Vous vous souvenez de la théorie des objets de Bruce Sterling, l’internet of things (bien éloigné de la mode de foutre des écrans et de l’internet partout) ? Je crois que ça commence :

Eliel Saarinen

22.02.09

Always design a thing by considering it in a larger context a chair in a room, a room in a house, a house in an environment, an environment in a city plan

Eliel Saarinen

Source : Magical Nihilism

Glossaire : design paramétrique, génératif et/ou scripté

10.02.09

Je me permet un petit point de clarification car les termes de design/architecture paramétrique/générati-f-ve/scripté-e revient régulièrement et souvent dans des sens assez différents voire flous. C’est un peu frustrant et souvent à l’origine d’incompréhensions. Voici donc une petite proposition personnelle de séparation entre les différentes formes actuelles de design non plus assisté mais fondé sur l’existence des ordinateurs, ce qu’il convient donc de nommer globalement design computationnel. Cependant rien n’empêche certaines de se mélanger ou d’entretenir des relations de dépendances variables. Bien qu’il s’agisse avant tout de technique et de méthodologie, il est indéniable que l’usage courant vient à la rencontre d’un certain état d’esprit ou de volonté par rapport aux technologies informatiques et qu’à ce point de rencontre se trouve une esthétique particulière entre les courbes anti-modernistes de Zaha Hadid ou Ron Arad et les expérimentations de générations plus récentes et encore assez invisibles. Rien n’empêche a priori un phénomène de fusion ou d’incorporation des esthétiques précédentes, c’est une piste qui a été peu empruntée.

Design paramétrique

Le design paramétrique est la pratique d’une méthode de travail basé sur la paramétrisation des éléments.

  • Exemple 1 : On définit la structure basique d’un banc : “un banc à deux pieds tous les 1,5m et au moins 2 pieds à chaque coin”. A partir de là, il est possible de décrire l’ensemble des bancs en fonction du paramètre de la longueur.
  • Exemple 2 : Un escalier à une marche tous les 30 cm. Il est possible de faire varier l’objet escalier en fonction de la hauteur mais de garder le même modèle.

Design scripté

Le design scripté est basé sur un encodage et une rationalisation informatique des processus de production formelle (géométrie, cinématique) afin d’indiquer à un calculateur la démarche à suivre pour obtenir une forme finale.

Les L-systems non-probabilistes et leur implémentation sont ainsi autant un outil pour réduire le temps de calcul qu’un outil de description de l’éventail des possibles d’une grammaire visuelle.

Design génératif

Le design génératif est basé sur des techniques de simulation et de modélisations basés sur des patterns de formes. Un équivalent en sciences sociales est la démonstration par la simulation : “If you didn’t grow it, you didn’t explain it”. C’est la simulation ou l’exploitation des interactions d’un système pré-défini par ses parties qui produit l’objet final du processus de conception. Le système peut avoir un comportement peut être complexe ou non, comporter des phénomènes émergents ou non.

A la manière de la botanique, le design génératif se concentre sur la définition des graines et de l’observation des différentes formes engendrées appuyées par des techniques de modulations plutôt que sur le contrôle absolu ou la production directe d’un objet fini.

1774 series fauteuil, 2007 by aranda/lasch

Vignelli on typefaces

14.01.09

The advent of the computer generated the phenomena called desktop publishing. This enabled anyone who could type the freedom of using any available typeface and do any kind of distortion. It was a disaster of mega proportions. A cultural pollution of incomparable dimension. As I said, at the time, if all people doing desktop publishing were doctors we would all be dead! Typefaces experienced an incredible explosion. The computer allowed anybody to design new typefaces and that became one of the biggest visual pollution of all times.
In order to draw attention to that issue I made an exhibition showing work that we had done over many years by using only four typefaces: Garamond, Bodoni, Century Expanded, and Helvetica. The aim of the exhibition was to show that a large variety of printed matter could be done with an economy of type with great results. In other words, is not the type but what you do with it that counts. The accent was on structure rather than type.
I still believe that most typefaces are designed for commercial reasons, just to make money or for identity purposes. In reality the number of good typefaces is rather limited and most of the new ones are elaborations on pre-existing faces. Personally, I can get along well with a half a dozen, to which I can add another half a dozen, but probably no more.
Besides those already mentioned, I can add Optima, Futura, Univers (the most advanced design of the century since it comes in 59 variations of the same face), Caslon, Baskerville, and a few other modern cuts. As you can see my list is pretty basic but the great advantage is that it can assure better results. It is also true that in recent years the work of some talented type designers has produced some remarkable results to offset the lack of purpose and quality of most of the other typefaces.
One of the most important elements in typography is scale and size relationship. Naturally there are many ways of understanding and expressing typography. I am not interested in describing all the different possibilities as much I am in expressing my point of view and my approach.I see typography as a discipline to organize information in the most objective way possible.I do not like typography intended as an expression of the self, as a pretext for pictorial exercises.I am aware that there is room for that too, but it is not my language and I am not interested in it.I don’t believe that when you write dog the type should bark!I prefer a more objective approach: I try to make as clear as possible the different parts of a message by using space, weight, and typographic alignments, such as flush left, centered or justified.

There are times when a specific type design may be appropriate, mostly for a logo or a short promotional text, particularly in very ephemeral or promotional contexts. These are not our typical areas of involvement but whenever a brilliant solution is found I appreciate both the intent and the results.
I strongly believe that design should never be boring, but I don’t think it should be a form of entertainment.
Good design is never boring, only bad design is.

The Vignelli Canon

Hebert Simon, les sciences de l’artificiel #2 : le rôle de la conception dans la vie de l’esprit

19.11.08

J’ai appelé mon sujet “théorie de la conception” et mon programme “cours de conception”. J’ai insisté sur son rôle — à côté de celui de l’enseignement des sciences naturelles — dans le programme d’ensemble des écoles d’ingénieurs et, plus généralement, dans la formation de tout profesionnel dont la tâche est de résoudre des problèmes, de choisir, de synthétiser, de décider.

Mais la théorie de la conception peut également être considérée d’une autre façon, en relation avec d’autres connaissances.

(…)

Nombre d’entre nous ont été désolés de voir ce découpage de notre société en deux cultures : les sciences d’une part, les humanités de l’autre. Nous pensons d’aileurs qu’il n’y a non pas deux mais plusieurs cultures. Si nous regrettons ce découpage, nous nous devons de chercher le noyau commun de connaissances qui peut être partagé par les membres de toutes les cultures — un noyau qui ne comprennent pas seulement des matières telles que le temps, les sports, l’automobile, les soins aux enfants et, peut-être, la politique. C’est une compréhension commune de nos relations avec les environnements internes et externes définissant l’espace dans lequel nous vivons et nous choisissons qui peut constituer fût-ce particulièrement, ce noyau essentiel.

Cette déclaration peut sembler extravaguante. Le domaine de la musique peut éclairer mon intention : la musique est l’une des plus anciennes des sciences de l’artificiel ; les Grecs la tenaient pour telle. Tout ce que j’ai dit de l’artificiel s’applique aussi bien à la musique, à sa composition, à son plaisir aussi, qu’aux sujets d’ingénierie que j’ai utilisés pour la plupart de mes illustrations.

La musique demande une structure formelle. Elle a peu de contacts avec l’environnement interne bien qu’ils soient importants. Elle est capable de provoquer de fortes émotions, ses structures sont détectables par des auditeurs humains et certaines de ses relations harmoniques sont susceptiles d’interprétations physiques et physiologiques (leur analyse esthétique est d’ailleurs discutable). Avec son environnement externe, en revanche, lorsque nous considérons la composition comme un problème de conception, nous rencontrons exactement les mêmes activités de représentation, d’évaluation et de recherche d’alternatives que dans n’importe quel autre problème de conception. Nous pouvons même, si nous le voulons, appliquer à la musique certaines des techniques de conception automatisée par ordinateur que nous utilisons dans d’autres domaines de la conception. Si la musique composée par ordinateur n’a pas encore atteint des niveaux remarquables dans l’ordre de l’excellence esthétique, il n’en demeure pas moins qu’elle mérite — et qu’elle a déjà reçu — une attention sérieuse de la part des compositeurs et des analystes professionnels : ils ne la trouvent pas écrite dans une langue qui leur soit étrangère.

Il y a sans doute des ingénieurs sourds, comme il y a des compositeurs ignares en mathématiques. Mais, qu’ils soient ou non sourds ou ignorants, il est peu d’ingénieurs et de compositeurs qui puissent poursuivre une conversation mutuellement enrichissante sur leurs activités professionnelles. Je cherche précisément à suggérer qu’ils peuvent poursuivre une telle conversation en s’entretenant de la conception, qu’ils peuvent commencer à percevoir la commune activité de création dans laquelle ils sont les uns et les autres engagés, qu’ils peuvent commencer à partager leurs expériences dans les processus de conception créative qu’ils mettent en oeuvre dans leurs activités professionnelles.

Ceux d’entre nous qui ont vécu à proximité du développement des ordinateurs depuis leur naissance puis leur enfance sont venus d’horizons professionnels très divers, y compris de la musique. Nous avons été sensibles à la croissance très variées, qui se développent autour de l’ordinateur. Nous l’avons accueilli volontiers parce qu’il nous exposait à un nouvel univers de connaissance — parce qu’il nous aidait à résister à l’isolement de nos cultures multiples. Cette remise en question de vieilles frontières provoquées notamment par les ordinateurs et les sciences de l’information a souvent été soulignée et commentée.

Mais ce n’est pas l’ordinateur en tant que tel, élément de hardware ni même élément de software, qui explique ce fait. J’ai déjà suggéré une autre interprétation : cette aptitude à communiquer d’une discipline à l’autre — dans un terrain commun — tient au fait que tous ceux qui utilisent les ordinateurs de façon complexe les utilisent pour concevoir, ou pour participer à un processus de conception. De ce fait, en tant que concepteurs, ou que concepteurs de processus de conception, nous devons être explicites, comme jamais nous n’avons eu à l’être auparavant, sur tout ce qui est enjeu dans la création d’une conception et dans la mise en oeuvre même des processus de création.

Les véritables matières d’un nouveau libre-échange entre les nombreuses cultures sont celles de nos propres processus de pensée, de nos processus de jugement, de décision, de choix, de création. Nous importons et nous exportons d’une discipline intellectuelle à l’autre, des idées sur la façon dont un système de traitement séquentiel de l’information tel que l’être humain — ou un ordinateur, ou un complexe de coopération organisée d’hommes, de femmes et d’ordinateurs — résout des problèmes et atteint des buts dans des environnements externes de grande complexité.

On a dit que le véritable sujet d’étude de l’humanité était l’homme lui-même. Je prétends ici que les êtres humains — au moins dans leurs composantes intellectuelles — peuvent être considérés comme relativement simples, et que, pour l’essentiel, la complexité de leur comportement résulte de leur environnement, de leur recherche de bonnes conceptions. Si je vous ai convaincu, nous pourrons conclure que, pour une large part, la véritable de l’humanité est la science de la conception, considérée non seulement comme la partie professionnelle de l’enseignement des techniques, mais surtout comme un noyau essentiel de la culture de l’”honnête home”.

Herbert Simon, les sciences de l’artificiel (1969), p. 242-246

The last viridian note – Bruce Sterling

19.11.08

C’est marrant, j’ai comme l’impression ces derniers temps de ne parler que de Bruce Sterling, en particulier ses textes sur le design d’objet. Malheureusement le temps de trouver la mailing list du mouvement viridian voilà que son auteur principal décide d’y mettre un terme en nous livrant au passage une belle leçon sur le glocal lifestyle.

Is your home a museum? Do you have curatorial skills? If not, then entropy is attacking everything in there. Stuff breaks, ages, rusts, wears out, decays. Entropy is an inherent property of time and space. Understand this fact. Expect this. The laws of physics are all right, they should not provoke anguished spasms of denial.

You will be told that you should “make do” with broken or semi-broken tools, devices and appliances. Unless you are in prison or genuinely crushed by poverty, do not do this. This advice is wicked.

This material culture of today is not sustainable. Most of the things you own are almost certainly made to 20th century standards, which are very bad. If we stick with the malignant possessions we already have, through some hairshirt notion of thrift, then we are going to be baling seawater. This will not do.

You should be planning, expecting, desiring to live among material surroundings created, manufactured, distributed, through radically different methods from today’s. It is your moral duty to aid this transformative process. This means you should encourage the best industrial design.

Get excellent tools and appliances. Not a hundred bad, cheap, easy ones. Get the genuinely good ones. Work at it. Pay some attention here, do not neglect the issue by imagining yourself to be serenely “non-materialistic.” There is nothing more “materialistic” than doing the same household job five times because your tools suck. Do not allow yourself to be trapped in time-sucking black holes of mechanical dysfunction. That is not civilized.

The last viridian note

What is “sustainability?” Sustainable practices navigate successfully through time and space, while others crack up and vanish. So basically, the sustainable is about time — time and space. You need to re-think your relationship to material possessions in terms of things that occupy your time. The things that are physically closest to you. Time and space.

The last viridian note

Herbert Simon, les sciences de l’artificiel #1

18.11.08

Historiquement et traditionnellement la mission des disciplines scientifiques a été d’enseigner les connaissances relatives aux phénomènes naturels ; comment sont-ils constitués et comment fonctionnent-ils ? Et la mission des écoles d’ingénieurs a été d’enseigner les systèmes artificiels : comment fabriquer des artefacts ayant les propriétés souhaitées et comment les concevoir ?

Les ingénieurs ne sont pas les seuls concepteurs professionnels. Quiconque imagine quelque disposition visant à changer une situation existante en une situation préférée est concepteur. L’activité intellectuelle qui produit les artefacts matériels n’est pas fondamentalement différente de celle par laqelle on prescrit un remède à un malade ou par laquelle on imagine un nouveau plan de vente pour une société, voire même une politique sociale pour un Etat. La conception ainsi conçue, est au coeur de toute formation professionnelle. C’est elle qui fait la différence entre sciences et professions. Les écoles d’ingénieurs, comme les écoles d’architecture, de droit, de gestion, de médecine, les écoles normales d’enseignement, toutes sont concernées, au premier chef, par le processus de la conception.

Par un paradoxe ironique, alors que s’affirme le rôle décisif de la conception dans toute activité professionnelle, les sciences naturelles au XXème siècle, surtout dans les deux ou trois décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, ont presque complètement éliminé les sciences de l’artificiel du programme des écoles formants des professionnels. Les écoles d’ingénieurs sont devenues des écoles de physique et de mathématiques ; les écoles de médecines sont devenues des écoles de sciences biologiques ; les écoles de gestion des entreprises sont devenues des écoles de mathématiques finies.

Ce mouvement vers les sciences naturelles s’éloignant des sciences de l’artificiel, s’est effectué plus avant et plus rapidement en ingéniérie, en gestion et en médecine que dans les autres domaines professionnels que j’ai mentionnés, bien qu’il n’ait pas été absent des écoles de droit ou de journalisme, ni même des écoles de documentalistes. Les universités les plus réputées ont été plus affectées que les autres par ce phénomène, et les programmes de niveau “troisième cycle” plus que ceux des premiers cycles. Aujourd’hui encore, rares sont les thèses de doctorat rédigées dans les facultés de bonne réputation qui traitent de véritables problèmes de conception, alors que celle concernant la physique des états solides ou les processus stochastiques sont légion (…).

Un phénomène aussi universel doit avoir une explication générale. Elle est des plus évidentes. Au fur et à mesure que les écoles professionnelles, y compris les écoles d’ingénieurs indépendantes, se fondent sur une culture générale universitaire, elles aspirent à une respectabilité académique. Et les normes académiques de respectabilité qui prévalent aujourd’hui recquièrent des sujets dont la matière soit intellectuellement difficile, analytique, formalisable … et enseignable ! Une large part, sinon la totalité, de ce que nous connaissions hier sur la conception et sur les sciences de l’artificiel était intellectuellement facile, intuitif, informel, du type de la recette de cuisine. Qui dans une université, aurait voulu s’abaisser à enseigner ou à apprendre la conception des machines ou la planification d’une stratégie commerciale alors qu’il pouvait se passioner pour la physique des états solides ? La réponse est trop claire : personne !

Herbert Simon, Les sciences de l’artificiel, p. 201-204

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