Linz-1904. Dans une petite ville de l'actuelle Autriche, posée dans le sillage d'un Danube encore bleu, se déroule une scène tout ce qu'il y a de plus banale, d'ordinaire, de quotidien à plusieurs unités de temps des atrocités du siècle. L'action se déroule dans la cour de récréation d'une école de garçons de cette ville provinciale. Le bruit habituel, les disputes et les railleries adolescentes. Dans la confidence d'un passé trop réel, nous tairons le nom des deux protagonistes et nous nous limiterons aux premières lettres car une partie de l'histoire repose sur la chaîne des événements de ces initiales.
A. (l'Autre) prend à partie un autre écolier, L. (le Langage) il lui a dit quelque chose de trop. Il le persécute avec ses amis qui sont comme lui, qui pensent la même chose et avec qui il forme une unité. Il manie un langage brutal (« Saujud ») avec lequel il agresse L. De son côté, L. se sent seul, comme venant d'un autre monde. Il a du mal à s'exprimer avec son voisinage immédiat, ces garçons sont définitivement trop rustres. Ils ne comprennent pas pourquoi il les interpelle à travers un vouvoiement. Il se la joue distingué pour la bonne raison qu'il vient de la société d'en haut. A. et L. signent la rencontre effective entre deux planètes. Le second débarque au cours de l'année. Son nom est connu et se répand dans les colonnes « économie » de toute la presse nationale. Il vivait dans un palais viennois avant d'être envoyé là, loin de tout, de sa famille, de son nid, de son environnement intellectuel, raffiné où Klimt et Mahler ne sont pas que des noms que l'on voit s'agiter sur une scène mais aussi des personnes qui viennent vous rendre visite. Tout cela évidemment ne fait qu'attiser la haine de A. qui ambitionne alors une carrière dans les arts plastiques, qui voudrait sortir de son trou et de son milieu populaire (le père est douanier).
Ils ont le même âge, 14 ans, mais ils sont à deux classes d'écart, A. a un an de retard et L. un an d'avance. Ce sont deux adolescents qui se disputent, jusqu'à ce maintenant rien d'extraordinaire. Toujours taire les noms, cela fait parti du jeu de cette histoire. On ne sait pas trop ce qui a bien pu se dire pendant ce fragment de l'histoire et il se pourrait bien que ces quelques minutes soient en fait l'histoire de tout un siècle.
Que sait-on d'autre sur ces deux enfants ? A cet âge, ils ont déjà lu Schopenhauer. Cela signifie quoi de lire Schopenhauer à 14 ans ? En discutent-ils ? Il paraît que A. l'avait même amené avec lui jusque dans les tranchés alors que L. déclarera finalement que c'est Tolstoï qui lui sauvera la vie dans les mêmes conditions. Ils sont mélomanes (et mégalomanes), en fait l'art en général est pour eux une passion. On connaît aussi beaucoup de choses sur les événements qui forment cette série.
Ce sont tous les deux des génies du langage, l'un dans la théorie (la philosophie) et l'autre dans la pratique (la démagogie). On a du mal à imaginer que A. soit autre chose qu'un être maléfique et donc stupide et barbare. On imagine plus facilement que toute la gloire du viol des foules ne revient qu'à son ministre de la communication et non pas à la perversion d'une vieille idée transmise par un autre adolescent. Il s'agit là seulement de l'espoir que les plus grandes intelligences ne puissent penser qu'au Bien. A. écrira pourtant l'un des rares livres qui sera interdit, banni, dont la simple évocation recouvre tout le contexte d'une suspicion vitale et corporelle. Ce livre sera enfermé dans l'Enfer des bibliothèques, introuvable dans le commerce et pourtant présent dans tous les livres d'Histoire. Ce flot de mots infâmes part pourtant de cette rencontre, en porte quelques traces qu'il faudra suivre (« je fis bien la connaissance d'un jeune juif avec lequel nous nous tenions sur nos gardes ») et toute la haine qui se déversera sur le monde a pour point de départ cet angle étroit entre deux lignes de vie.
Alors qu'A. jette un voile d'obscurité sur la vie en transformant le langage en mécanique politique, dans cette ombre, L. deviendra une figure incontournable de la philosophie mais aussi l'un des êtres les plus mystérieux. Il sera exposé au monde entier sa philosophie mais toute sa vie sera un secret, on ne sait pas vraiment si il est le recruteur des espions de Cambridge qui ont permis la fin de la Seconde Guerre Mondiale et ont bien failli prendre le contrôle de l'information britannique. On ne connaît donc pas ses idéaux politiques non plus … On ne sait pas vraiment qui il a aimé, ce qu'il faisait vraiment après avoir exhorté ses étudiants en philosophie à ne pas faire de philosophie. Il ne sera publié de son vivant que deux ouvrages (un traité et une investigation) c'est-à-dire moins qu'après avoir disparu. Toutes ces informations sont bien inutiles pour comprendre le nouvel espace philosophique qu'il découvre en entreprenant une cure du langage, un nettoyage de ces incrustations métaphysiques, son autre, mais tout aussi important, meurtre potentiel (« Mon opinion est donc que j'ai, pour l'essentiel, résolu les problèmes d'une manière décisive »). L. a permis une transformation de la philosophie contre l'idéologie, mais conçue comme activité, on ne sait pas s'il ne fait pas plutôt référence à la philosophie en dehors de mots lorsqu'il prétend que « la philosophie est la lutte contre l'ensorcellement de notre entendement par les moyens du langage » [IP, §109].
Quatorze ans et plus d'une vie devant eux. Qu'ont bien pu-t-il se dire avant cette unique instant qui transformera les chemins en sac de nœuds ? L. avait la mauvaise habitude de trop parler, à croire que la vérité ne mérite que d'être exposé, il en fera une véritable névrose à base de confessions brutales. Dire la vérité comme acte de bienveillance. Et si ce matin, quelques minutes avant de prendre une photographie de leur classe, à un rang et deux têtes l'un de l'autre, L. avouait à A. le secret de l'existence, la clé de l'expérience mystique, dont il cherchera devant la vision de sa perversion à taire la possibilité ?

Paris-2006. « Je suis mon monde » [T.V.63]. La découverte de cette photographie et de son étrange diagonale arrive quelques semaines après l'apparition de L., plus vieux de quelques dizaines d'années, sur un mur, coincé entre un portrait de Régine Olsen et une photographie d'Hannah Arendt fossilisée par les courbes enfumées de sa cigarette. Sur cette photographie, son regard n'est pas direct contrairement à celle qui est au-dessus du bureau qui semble ordonner d'écrire, de rester concentrer, de chercher la clarté alors que Régine regarde à côté la blancheur du mur et qu'Hannah semble s'ennuyer fermement. Il n'est pas le seul à ne pas regarder le photographe. Celui d'en haut à droite, lui la regarde froidement. Malgré les cours de psychologie sociale, comment ne pas faire des attributions négatives lorsque l'on croise son visage plus que reconnaissable. Il ne lui manque certainement plus que sa célèbre moustache, que peu oseront porter après, une touffe de poils certainement plus mythologique que celle de José Bové. Elle est presque déjà là, près à apparaître sous son nez. Sans indice, il est certainement réservé à un plus faible pourcentage de la population de reconnaître celui en bas à droite à partir des quelques photos anecdotiques qui accompagnent les sursauts régulier d'intérêt à l'égard de sa vie mystérieuse. Parler d'eux et de leur histoire dans un premier temps entraîne un certain blocage à ramener les quelques mots nécessaires pour replacer l'action actuelle. Par la philosophie, on a souvent célébré la mort de Dieu, mais on parle beaucoup moins de sa substitution par le « Je » mystique et métaphysique dont L. est le principal acteur philosophique. Comment se fait-il que je puisse voir leur fiction réaliste comme l'histoire ? Il y a exactement une semaine, je n'envisageais pas la possibilité de relire ses ouvrages, les commentaires et les critiques et entre temps je m'inscris pour un séminaire de douze séances d'une heure et demie où une maître de conférence aux accents slaves m'a promis une autre façon de lire le traité et l'investigation.
Avant cela, j'avais déjà eu quelques intuitions sur le fait d'être mon monde mais le problème est de savoir s'il n'y en a qu'un seul en différentes versions ou s'il y a plusieurs mondes non extensibles à un unique monde. Ce problème est juste un point à éclaircir car il n'empêche pas cette plénitude de la découverte d'être un monde, l'unique dans lequel je vis que celui-ci soit aussi le monde des autres ou que nous ne soyons tous qu'un monde. Ce moment où l'on se rend compte que nous n'agissons pas mais que je ne suis que la somme des faits autrement dit l'attirance mutuelle et duelle des choses provoque mon existence. Je ne suis pas devant mon écran entrain d'écrire ce texte mais ce texte s'écrit et je ne suis que la conséquence de la rencontre entre une machine, un objet et une idée et ce tas de matières organiques qui ne seront plus les mêmes d'ici quelques années.
Je suis le monde où A. et L. ont existé, ont eu une subsistance. Je ne suis pas possible sans eux et eux ne sont pas possibles sans moi. Combien de possibilité s'ouvre à chaque rencontre ? J'en perds l'usage des mathématiques et pourtant les mathématiques sont mon langage par excellence. L'autre jour, je faisais remarquer à un proche d'avoir fait le mauvais choix entre terrorisme et égoïsme. Peut-on dire que je suis mon monde tout en restant égoïste et peut-on dire la même chose sans tomber dans le terrorisme ? Il semble que c'est exactement cet énoncé qui explique le pouvoir de violation de la privauté de la pensée intime et donc la manipulation si l'on tombe dans la pratique (massive pour le démagogue et personnelle pour le philosophe). Je reste sur ma position car on ne peut pas réaliser ce renversement autour de cette phrase si l'on tend a priori vers le terrorisme. Dans ce cas, le regard n'est porté que sur l'autre que sur la croyance que la réalisation de l'autre est la réalisation de soi-même. La question de la conscience est facultative, il suffit de penser et de croire au mot « vérité ». Dans l'alternative, cette question n'est pas que nécessaire, elle est le point de départ de toute action. Lorsque je regarde ce mur, je peux voir entre moi et le mur soit rien, soit un faible canal perceptif : la conscience. La décision d'accepter ou non la présence de cet objet dans le langage délimite les limites de mon monde (et donc du monde). Est-ce que je suis cet objet je-regarde-le-mur ou bien est-ce que je regarde le mur ? Cette question est une réponse. Sa simple existence entraîne l'action dans une suite distincte de positions et d'actions strictement indiscutables.
Il n'existe sans doute rien de plus entre A. et L. que ce regard faisant qu'ils appartiennent au monde. Qu'ils se soient intimement influencés ou non n'a maintenant aucune importance. « Quelque chose peut isolément avoir lieu ou ne pas avoir lieu, et tout le reste demeurer inchangé » [T.I.21]. Il ne s'est sans doute rien passé de plus que cette simple co-existence et pourtant le hasard de cette rencontre a quelque chose d'impressionnant. Comment deux pensées aussi symétriques ont-elles bien pu se croiser et se défaire sans que cela se remarque ? Tout ce qu'il y a alors d'extraordinaire ce sont les faits que l'on pose comme des étiquettes pour reconnaître ces deux personnages qui à ce moment-ci ne sont que les prémisses de deux logiques bien différentes. Malgré toute l'intelligence qu'on peut leur attribuer, il serait plutôt vain de croire qu'un fragment de jeunesse puisse expliquer ou avoir comme conséquence le reste des événements. Combien de rencontres anodines faisons-nous sans pour autant changer la face du monde ? Toute car chaque rencontre fait déjà partie du monde ; ce sont les changements du monde qui provoque les rencontres. Et combien de fois avons-nous croisé des individus ayant la possibilité de changer le monde sans que cela ne se produise (sans qu'aucune trace ne parvienne à la vérité historique) ? Il se peut tout aussi très bien que malgré leur mauvais caractère respectif, malgré un échange de propos, il se peut tout à fait que ces pensées n'aient jamais traversé l'enceinte de cette école primaire en dehors de l'exercice de pensée constituée par la reconstruction fictionnelle de l'histoire. Il n'y a sans doute rien de plus à retenir de cette anecdote si ce n'est que le monde est réductible à sa propre action et par conséquent qu'il est aussi impossible de définir les limites du langage.